Depuis plus de vingt ans, l’Afrique vit sa révolution numérique. Internet, téléphonie mobile, Mobile Money, commerce électronique, plateformes numériques, startups… Les innovations se sont multipliées et nos habitudes ont profondément changé.
Mais avec un peu de recul, je me pose une question : au-delà de notre manière de vivre et de consommer, qu’avons-nous réellement transformé dans nos sociétés ?
Il serait injuste de nier les progrès accomplis.
Selon le rapport Global Findex 2025 de la Banque mondiale, 40 % des adultes en Afrique subsaharienne possédaient un compte Mobile Money en 2024, contre 27 % en 2021. Le taux de détention d’un compte financier est passé de 49 % à 58 % sur la même période.
C’est une avancée considérable. La technologie a rapproché les services financiers des populations, facilité les échanges et ouvert de nouvelles perspectives économiques.
Mais avons-nous connu une transformation de nos structures économiques à la hauteur de cette révolution numérique ?
Je reste beaucoup plus réservé sur cette question.
Nous avons appris à envoyer de l’argent plus rapidement, mais nos petites entreprises rencontrent toujours d’énormes difficultés pour accéder au financement.
Nous avons développé des plateformes de commerce, mais nos capacités de production et de transformation locales restent insuffisantes.
Nous avons numérisé certains services administratifs, mais les lenteurs, les procédures complexes, la corruption et le manque de transparence continuent de peser sur nos économies.
Nous avons facilité l’accès aux contenus éducatifs, mais la qualité de l’éducation demeure un défi majeur.
J’ai le sentiment que nous avons beaucoup investi dans l’innovation de commodité, sans accorder suffisamment de place à l’innovation de transformation.
Nous avons développé des solutions pour mieux fonctionner dans nos environnements, mais beaucoup moins pour contribuer à changer ces environnements.
Et ce n’est pas uniquement la responsabilité des entrepreneurs ou des développeurs africains.
Comment développer des innovations capables de transformer profondément une société lorsque les institutions qui devraient les accompagner sont parfois fermées au changement ?
Comment moderniser durablement une administration si la transparence menace certains intérêts ?
Comment transformer l’agriculture, la santé ou l’éducation avec des logiciels, lorsque les infrastructures, les financements et les réformes nécessaires ne suivent pas ?
Une excellente technologie ne suffit pas à transformer un système qui refuse de changer.
Et voilà que l’intelligence artificielle arrive.
Nous assistons déjà à un véritable engouement. Formations en IA, automatisation, création d’applications, génération de contenus, assistants intelligents… Les possibilités sont impressionnantes.
Je fais partie de ceux qui croient profondément au potentiel de cette technologie.
Mais je crains que nous reproduisions exactement le même scénario.
Que nous devenions d’excellents utilisateurs d’intelligence artificielle sans en faire un véritable instrument de développement.
Que nous créions des milliers d’applications supplémentaires sans améliorer suffisamment la productivité de nos économies.
Que nous automatisions des procédures administratives inefficaces au lieu de les réformer.
Que nous utilisions l’IA pour produire davantage de contenus, alors que nos agriculteurs, nos écoles, nos hôpitaux et nos petites industries attendent encore des transformations profondes.
En juillet 2026, le FMI rappelait justement que le potentiel de l’IA en Afrique subsaharienne dépendra notamment de la fiabilité de l’électricité, de l’accès à Internet, des compétences et de la qualité des institutions.
Autrement dit, les mêmes faiblesses structurelles qui freinent notre développement risquent également de limiter les bénéfices de l’intelligence artificielle.
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Nous devons donc revoir notre manière de penser l’entrepreneuriat technologique en Afrique.
Il ne suffit plus d’encourager les jeunes à créer des startups, à apprendre à programmer ou à développer des applications avec l’IA.
Il faut aussi créer les conditions permettant à leurs innovations de transformer réellement nos économies.
Nos gouvernements doivent comprendre que la transformation numérique ne consiste pas simplement à mettre des services en ligne. Elle exige aussi de la transparence, des réformes, des infrastructures et une véritable ouverture à l’innovation.
Nos investisseurs doivent également regarder au-delà des applications à croissance rapide et s’intéresser davantage aux technologies capables de renforcer durablement nos secteurs productifs.
Et nous, entrepreneurs et acteurs de la tech, devons peut-être revoir nos ambitions.
Nous ne devons pas seulement chercher des opportunités commerciales dans les difficultés de nos sociétés. Nous devons aussi entreprendre pour contribuer à faire disparaître ces difficultés.
L’Afrique n’a pas besoin d’attendre de développer les modèles d’IA les plus puissants du monde pour commencer cette transformation. Mais elle doit apprendre à utiliser intelligemment ces outils pour résoudre ses problèmes les plus profonds.
Je ne prétends pas que la technologie n’a rien apporté à l’Afrique. Ce serait faux.
Je pense simplement que nous avons encore un immense écart à combler entre le progrès de nos outils technologiques et le progrès de nos structures économiques et sociales.
Nous avons réussi, dans plusieurs domaines, à numériser notre quotidien. Le défi est maintenant de transformer durablement nos sociétés.
L’intelligence artificielle nous offre une nouvelle occasion d’y parvenir
Mais cette fois, ne confondons pas l’adoption d’une technologie avec le développement d’un continent.
Ne ratons pas le coche avec l’IA. Pas parce que nous risquons de manquer une nouvelle tendance technologique, mais parce que nous risquons de manquer, une fois encore, l’occasion de transformer profondément nos sociétés.
Noel Kokou Tadegnon Eric Wonanu Papou Digital, … et d’autres acteurs
Vos avis, vos expériences et même vos désaccords sont les bienvenus. Ils permettront d’enrichir cette réflexion et d’ouvrir un véritable débat sur la place que la technologie, et désormais l’intelligence artificielle, doit occuper dans le développement de notre continent.
Ahlin Papou KPONTON, Ingénieur Logiciels