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Au Togo, la forêt ne se contente plus d’habiller le paysage : elle conditionne désormais la survie des écosystèmes, la stabilité des économies rurales et l’équilibre même des territoires. Invisible lorsqu’elle est intacte, cruellement révélée lorsqu’elle disparaît, elle s’impose comme une infrastructure naturelle essentielle dont dépend l’eau, l’agriculture et la résilience face aux dérèglements climatiques. Dans cette dynamique, la campagne nationale de reboisement dépasse largement la symbolique environnementale : elle s’affirme comme un choix de société.

Dans les zones rurales comme dans les centres urbains, les arbres jouent un rôle fondamental dans le cycle de l’eau. Ils ne sont pas de simples éléments du décor, mais de véritables régulateurs hydrologiques. Lorsqu’ils couvrent les collines et protègent les têtes de bassins versants, ils facilitent l’infiltration des pluies dans les sols, nourrissent les nappes phréatiques et stabilisent durablement les ressources en eau. À l’inverse, leur disparition accélère le ruissellement, épuise les sols et entraîne progressivement l’assèchement des puits et des cours d’eau, fragilisant ainsi les communautés entières.

Le bassin versant du fleuve Mono illustre avec force cette réalité. Zone stratégique alimentant notamment le lac de Nangbéto, il subit une pression croissante liée à la déforestation. Les conséquences ne se limitent pas à l’environnement : elles touchent directement la production hydroélectrique et, par extension, l’approvisionnement énergétique de milliers de foyers. Dans ce contexte, restaurer les formations forestières apparaît comme une nécessité vitale, presque une condition de survie collective.

Plus au nord, dans les territoires de Oti et de Kpendjal, la situation est tout aussi préoccupante. Des localités autrefois alimentées en eau toute l’année dépendent désormais quasi exclusivement des saisons pluvieuses. Le dérèglement du couvert végétal a profondément modifié l’équilibre hydrique, rendant le reboisement des berges et des zones de captage non plus optionnel, mais impératif.

Pourtant, cette crise n’est pas sans réponses. Les savoirs agricoles traditionnels togolais avaient déjà, bien avant les approches modernes, intégré les arbres au cœur des systèmes de production. Dans le sud, les pratiques dites « agadja », et dans le nord les parcs agroforestiers à kariés, démontraient une compréhension fine de l’équilibre entre sol, culture et couverture arborée. Aujourd’hui, la recherche scientifique ne fait que confirmer ces logiques anciennes, longtemps sous-estimées.

« Si la pluie d’aujourd’hui ne reste pas dans le sol, c’est parce que nous avons coupé les arbres qui la retenaient. Replanter, c’est rouvrir le robinet de la nature », résume la communication officielle, soulignant avec force le lien direct entre déforestation et crise hydrique.

Mais la pression sur les forêts togolaises ne vient pas uniquement de la coupe du bois. Chaque année, les feux de brousse viennent aggraver une situation déjà fragile. Entre novembre et mars, sous l’effet de l’harmattan, des milliers d’hectares de végétation partent en fumée. Les causes sont multiples : pratiques de chasse, brûlis agricoles, nettoyage des champs après récolte ou encore incendies accidentels. Cette répétition saisonnière transforme les incendies en véritable fléau structurel.

Face à cette menace, les autorités encouragent désormais les feux précoces contrôlés, réalisés en début de saison sèche afin de réduire l’intensité des incendies tardifs. À cela s’ajoutent les comités villageois de surveillance et les dispositifs de prévention mis en place avec l’appui des services forestiers. Les pare-feux, ces bandes de terrain débroussaillées autour des plantations, constituent également une barrière essentielle contre la propagation des flammes.

« Un feu tardif, c’est l’ennemi de notre avenir. Protéger les plantations, c’est protéger le travail de toute la communauté », rappellent les responsables de la campagne, insistant sur la responsabilité collective dans la préservation du patrimoine végétal.

Au-delà de la protection, une autre dynamique s’impose progressivement : celle de l’agroforesterie. Dans les régions des Savanes et de la Kara, les champs parsemés de karités témoignent d’une agriculture où l’arbre n’est pas un obstacle, mais un allié. Ces espèces améliorent la fertilité des sols tout en générant des revenus importants, notamment grâce au beurre de karité produit par les femmes rurales.

Dans les Plateaux, notamment autour de Kpalimé et de Badou, la culture du cacao sous ombrage forestier illustre une autre forme d’équilibre : protection des sols, réduction des maladies et amélioration des rendements. En zone cotonnière, les haies d’acacias jouent un rôle tout aussi stratégique en enrichissant les sols et en limitant l’érosion éolienne.

Dans ce paysage agricole en recomposition, le moringa occupe une place singulière. Surnommé « arbre de vie », il est désormais perçu comme une ressource nutritionnelle et sanitaire majeure. Ses feuilles riches en nutriments et ses graines utilisées pour la purification de l’eau en font un allié précieux dans la lutte contre la malnutrition et les problèmes d’accès à l’eau potable.

« Nos grands-parents ne séparaient pas l’arbre du champ. La science a mis du temps à comprendre ce que nos ancêtres savaient déjà », rappelle la communication officielle, mettant en lumière la continuité entre savoirs traditionnels et innovations contemporaines.

Cette convergence entre écologie et économie se retrouve également dans les opportunités générées par le reboisement. Le teck, par exemple, est devenu une véritable culture de rente. Sur le long terme, un hectare peut produire des revenus importants, transformant la plantation forestière en investissement stratégique. Le karité, quant à lui, constitue une source essentielle de revenus complémentaires pour de nombreuses familles rurales, notamment les femmes.

Les produits forestiers non ligneux comme le néré, le baobab, le tamarin ou le moringa alimentent quotidiennement les marchés de Lomé et de Kara, confirmant le rôle économique discret mais fondamental des ressources forestières. À cela s’ajoute le développement de l’écotourisme, porté par des sites naturels tels que les chutes de Womé ou la cascade de Kpimé, qui attirent visiteurs et revenus locaux. Même les pépinières communautaires émergent comme de nouveaux espaces économiques pour la jeunesse, à travers la production et la vente de plants.

« Planter un arbre, c’est ouvrir un compte épargne en banque naturelle. Les intérêts s’accumulent au fil des ans, sans risque de faillite », résument les responsables du programme, résumant en une formule l’idée d’un investissement durable, patient et rentable.

Dans cette dynamique, le Togo inscrit également son action dans le cadre des engagements internationaux de lutte contre le changement climatique, notamment depuis l’Accord de Paris de 2015. Les effets du dérèglement climatique sont déjà visibles : hausse des températures estimée à près de 0,8°C depuis les années 1960, irrégularité des pluies, sécheresses plus marquées dans le nord et inondations plus fréquentes dans le sud.

Ainsi, la forêt apparaît moins comme une ressource parmi d’autres que comme une ligne de défense naturelle face à l’instabilité climatique. Elle absorbe, régule, protège et amortit les chocs environnementaux.

Et c’est là que se dessine l’enjeu véritable : au-delà des campagnes de plantation, au-delà des discours et des programmes, il s’agit d’un choix de civilisation. Celui d’un pays qui décide de transformer chaque arbre planté en acte de souveraineté écologique, économique et sociale.

Car au fond, la question n’est plus seulement de savoir combien d’arbres seront plantés. Elle est de comprendre ce que deviendra un territoire lorsque les derniers auront disparu ou, au contraire, ce qu’il deviendra lorsque chaque graine plantée aura cessé d’être un geste isolé pour devenir une mémoire collective enracinée dans la terre.

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