Il existe une facture de l’eau que les statistiques économiques mesurent encore mal. Elle ne figure ni dans les budgets des ménages ni dans les comptes publics. Elle se paie en heures perdues, en journées d’école manquées, en fatigue et en occasions économiques abandonnées. En Afrique, cette facture est souvent portée par les femmes et les filles.
Lorsque l’eau n’arrive pas au domicile, quelqu’un doit aller la chercher.
Et ce « quelqu’un » est très souvent une femme ou une fille.
Le problème paraît banal jusqu’à ce que l’on mesure ce qu’il représente. Aller chercher de l’eau, ce n’est pas seulement transporter un bidon. C’est quitter son domicile, parcourir une distance, attendre, remplir, transporter puis recommencer. Lorsque cette tâche revient quotidiennement, elle devient une ponction silencieuse sur le temps disponible pour travailler, étudier, entreprendre ou simplement se reposer.
Le rapport 2025 de l’OMS et de l’UNICEF sur l’eau, l’assainissement et l’hygiène accorde une attention particulière aux inégalités. Les données disponibles sur le temps consacré à la collecte de l’eau montrent des écarts entre les femmes et les filles, d’une part, et les hommes et les garçons, d’autre part. Le même rapport souligne que les niveaux de service varient fortement selon les territoires, les zones rurales et urbaines et les catégories économiques.
L’eau est donc aussi une question de temps.
Et le temps est une richesse.
Lorsqu’une fille consacre une partie importante de sa journée à aller chercher de l’eau, ce temps n’est plus disponible pour ses études. Lorsqu’une femme doit interrompre son activité pour assurer l’approvisionnement du ménage, cette interruption a un coût économique. Lorsqu’une mère passe plusieurs heures à chercher une source sûre, elle accomplit un travail indispensable mais généralement invisible dans les statistiques de production.
Voilà pourquoi considérer l’eau potable comme une simple question d’infrastructure est insuffisant.
Il s’agit aussi d’une question d’égalité
L’Afrique a enregistré des progrès. Le rapport JMP 2025 montre qu’entre 2015 et 2024, 961 millions de personnes supplémentaires dans le monde ont bénéficié d’un accès à des services d’eau potable gérés en toute sécurité. Mais malgré cette progression, 2,1 milliards de personnes en restaient privées en 2024. Le monde n’est toujours pas sur la trajectoire nécessaire pour atteindre l’accès universel aux services de base d’ici 2030.
Derrière la moyenne mondiale, les inégalités demeurent particulièrement importantes.
La Banque africaine de développement estimait qu’en 2022, 70 % de la population africaine disposait au moins de services d’eau potable de base, laissant plus de 430 millions de personnes sans cet accès. La même institution souligne que l’insuffisance des services d’eau et d’assainissement affecte la santé, l’éducation et le développement du capital humain.
Il faut prendre cette dernière dimension au sérieux.
Une politique de l’eau est aussi une politique éducative.
Elle est également une politique économique.
Et elle est, dans une certaine mesure, une politique d’émancipation.
Une femme qui n’a plus à consacrer une partie de sa journée à chercher de l’eau dispose de temps supplémentaire. Ce temps peut être consacré à une activité génératrice de revenus, à une formation, à l’éducation des enfants ou à la participation à la vie communautaire.
Le sujet dépasse donc largement le robinet
Il touche à la structure même des sociétés.
Mais une autre réalité mérite d’être regardée en face : toutes les eaux ne se valent pas. Une source située à proximité ne signifie pas nécessairement une eau sûre. Le standard international de l’OMS et de l’UNICEF est beaucoup plus exigeant : l’eau doit être disponible lorsque nécessaire et ne pas être contaminée.
Autrement dit, rapprocher physiquement la population d’une source ne suffit pas. Il faut également garantir sa qualité.
Cette exigence est particulièrement importante dans les zones rurales, mais elle concerne aussi les villes africaines en pleine croissance. L’urbanisation rapide exerce une pression croissante sur les réseaux, les ressources et les services publics. La Banque africaine de développement souligne d’ailleurs les difficultés particulières du secteur de l’eau et de l’assainissement dans les villes africaines.
Le risque serait alors de construire deux Afriques hydriques
Une Afrique où certains ménages disposent d’eau courante, régulière et contrôlée.
Et une autre où des familles continuent de dépendre de points d’eau éloignés, de vendeurs informels ou de solutions précaires.
Une telle fracture serait économiquement coûteuse et socialement injuste.
La réponse ne peut cependant pas consister à promettre l’eau gratuite partout et immédiatement, sans réfléchir à la viabilité financière des services. Les réseaux coûtent cher. Les stations de traitement nécessitent de l’énergie. Les équipements doivent être entretenus. Les agents doivent être formés et rémunérés.
Lire aussi : Hydraulique : les défis des ressources au cœur des échanges à Abidjan
La véritable question est donc celle d’un service public de l’eau à la fois accessible, fiable et financièrement soutenable.
Les populations les plus vulnérables doivent pouvoir bénéficier de mécanismes de protection adaptés. Mais les systèmes doivent également disposer de ressources suffisantes pour fonctionner.
C’est ici que les choix politiques deviennent déterminants
Investir dans l’eau, ce n’est pas seulement construire des tuyaux.
C’est décider que le temps d’une fille vaut autant que celui d’un garçon. Que le temps d’une femme vaut autant que celui d’un homme. Que la santé d’un enfant ne doit pas dépendre de la distance qui sépare son logement du point d’eau.
L’Afrique ne gagnera pas la bataille du développement si elle continue de demander à des millions de femmes de payer, chaque jour, une taxe invisible en temps et en énergie pour accéder à un bien aussi fondamental que l’eau.
Le véritable progrès ne sera pas seulement de rapprocher l’eau des populations.
Il sera de faire en sorte que les populations n’aient plus à courir après l’eau.
Car lorsqu’un robinet arrive dans un foyer, ce n’est pas seulement un tuyau qui change de place.
C’est du temps qui revient à une famille. Une possibilité économique qui renaît. Une fille qui peut rester à l’école. Une femme qui peut travailler.
Et, au bout du compte, une société qui libère une partie de son potentiel.
[…] Lire aussi : Eau potable : quand la pénurie devient une taxe invisible sur les femmes […]